Chers amis,
Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu’aujourd’hui le métier d’agriculteur et d’agricultrice est une profession à risques.
Ils sont de plusieurs ordres :
La crise qui touche le monde agricole : depuis celle du prix du lait il y a quelques mois en passant par la grande crise économique que tous les pays traversent, jusqu’à celle du prix des fruits et légumes tout récemment, cette crise, ces crises fragilisent vos conditions de vie et de travail.
Risques aussi liés à l’humeur du temps, aux catastrophes atmosphériques, aux problèmes de la pollution et du déséquilibre écologique, au développement parfois désordonné des zones urbaines, mais
Risques dont les conséquences peuvent être graves et entraîner l’abattement chez certains, la remise en question pour d’autres, sans évoquer des situations humaines plus tragiques.
Le surendettement, les problèmes de successions, la solitude qui est parfois lourde à porter sont pour un certain nombre d’agriculteurs et d’agricultrices leurs fardeaux quotidiens.
Je ne veux pas dresser un tableau trop sombre de la situation, mais en même temps on ne peut pas se voiler la face quand on sait que certains arrivent tout juste à dégager de quoi vivre.
Oui, travailler la terre, élever des bêtes, c’est un travail risqué dur et exigeant, souvent méconnu du grand public et non reconnu à sa juste valeur, assujetti à des aides extérieures, poussant à imaginer des solutions alternatives (vente directe, travail de la conjointe ou du conjoint en dehors de l’exploitation, chambres d’hôtes, etc)...
Au cours de mes visites pastorales dans les trente groupements paroissiaux du diocèse, j’ai tenu à me familiariser avec cette réalité du monde agricole, avec votre réalité, que je ne connaissais pas avant de devenir évêque de Cahors.
Beaucoup parmi vous m’ont reçu dans leur exploitation en me faisant découvrir leur travail quotidien beau, difficile et rude.
Je vous ai écoutés attentivement avec l’oreille du coeur, tout en mesurant que, malgré tout, même si la tentation est forte à certains moments, vous refusez de sombrer dans la résignation ou la fatalité.
Après trois années de rencontres régulières, de dialogues, de partage et d’échanges, je me suis attaché effectivement et affectivement à vous.
Si je dois résumer en trois mots ce que j’ai appris de vous, ce sont les mots de
Fidélité,
Courage,
Nécessité.
La terre a été confiée par Dieu à l’homme pour la cultiver et la garder (Gn 2/15), pour la faire produire, y élever les animaux et assurer sa sécurité alimentaire.
C’est cette mission pour ne pas dire cette vocation que vous réalisez dans la fidélité.
Fidélité à vos terres et à ses traditions, à cette culture rurale familiale qui vous a façonnés,
Fidélité à cette profession si fragilisée et que vous vivez avec passion. Hors de question d’en concevoir une autre.
Fidélité dans ce rapport, cette complicité avec la nature qui vous a appris le langage de la terre, des semences, de l’herbe et des arbres, des fruits et des fleurs, des bêtes et bestiaux comme dit la Bible.
Fidélité à défendre vos cultures et vos élevages, à en prendre soin.
Fidélité qui sans vous en apercevoir peut-être, vous rapproche de Jésus qui parlait de l’herbe, des champs, du lys, des oiseaux,
du semeur qui répand la graine,
du berger qui guide le troupeau,
du cultivateur qui taille les plantes.
Oui, Jésus a aimé cette terre que vous cultivez, sur laquelle vous élevez vos bêtes et vivez avec vos familles. Il l’a parcouru lui-même, il y a puisé souvent la matière première de son enseignement et de ses paraboles. Il continue à l’aimer avec toutes celles et ceux qui la peuplent.
C’est cela qui peut vous le rendre proche.
Cette foi en Lui que proclame malgré ses fragilités, l’Apôtre Pïerre dans l’Evangile qui vient d’être lu, éclaire la nôtre.
Le courage : celui de persévérer, de continuer à temps et à contre temps, dans les bons comme dans les mauvais jours. Il faut le courage de lutter pour que la valeur de son travail, de ses terres, de sa dignité, soient respectés et promus.
Le courage c’est le signe extérieur qu’à l’intérieur le feu brûle encore et pour l’entretenir la solidarité est indispensable.
Les difficultés que l’on traverse ont souvent tendance à nous éloigner les uns des autres, à nous couper les uns des autres et à nous enfermer sur nous-mêmes, à nous isoler.
C’est là une tentation.
Le courage n’est possible que si on le vit à plusieurs, si l’on consent à faire route ensemble. On ne peut pas, on ne peut plus avancer les uns sans les autres.
Sur ce chemin qui le conduit à Jérusalem, où Il va tout donner de Lui, ce qui aide Jésus à garder courage, c’est qu’Il est accompagné de ses disciples. Il n’y monte pas seul.
La crise actuelle, les difficultés quotidiennes appellent à l’union.
Il n’est pas de territoire possible et appréciable sans agriculteurs et agricultrices. Je l’ai dit : vous travaillez à notre alimentation, vous entretenez les paysages, vous faites parties de ceux qui peuvent maintenir un équilibre des sols et une diversité biologique. Vous évitez à ce département de perdre son âme : celle de sa ruralité et vous contribuez à en conserver et à en développer le caractère propre.
Si on ne le vous dit pas assez, moi je vous le dis : vous êtes un maillon nécessaire de la chaîne du vivant.
Il est tout aussi nécessaire que le monde moderne, celui des techniques les plus sophistiquées se réconcilie avec le langage simple de la nature dont vous êtes les gardiens, les veilleurs, les guides.
Il en va du salut de l’équilibre humain, vous pouvez aider à le trouver.
C’est votre manière d’être associé à l’oeuvre de salut opéré par le Christ dans le don de Sa Vie par amour de la famille humaine.
Pour terminer, un conseil et une prière.
Un conseil, il n’est pas de moi, mais d’un saint évêque du V° siècle, un grand pasteur contemporain de St Augustin, qui s’appelle St Paulin de Nole. Je le cite : « Quand tu es donc dans le champ et que tu contemples tes terres, pense que tu es toi aussi un champ du Christ et prête également attention à toi, comme à ton champ. Cette même beauté que tu exiges que ton ouvrier donne à ton champ, donne-la toi aussi au Seigneur Dieu, en cultivant ton coeur ».
Une prière, celle du credo du cultivateur : « Je crois en toi, maître de la nature, semant partout la vie et la fécondité. Dieu tout puissant qui fis la création, je crois en ta grandeur. Je crois en ta bonté ».
Que Marie, la plus belle des terres de Dieu devenue notre Mère, elle qui a donné au monde le plus beau fruit de la Création, Jésus le Sauveur de l’humanité, veille sur vos familles et votre travail pour qu’il porte du fruit, de beaux fruits en abondance. AMEN

Fête de la Terre : Homélie de Mgr Turini
