Homélie de Mgr Laurent Camiade

Dimanche 12 Janvier 2020
Assier - Assemblée générale de l’hospitalité diocésaine

Mes frères,

Le baptême de Jésus est l’inauguration du baptême nouveau. Après le baptême de Jean, vient le baptême au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, un baptême qui nous a fait entrer dans une autre dimension de la vie, dans la vie surnaturelle.

Nous avons certainement tous appris ces choses au catéchisme, mais peut-être nous semblent-elles abstraites. Nous avons besoin sans cesse de nous demander ce que cela change dans nos vies. La vie surnaturelle ? Etre configurés au Christ ? Etre faits fils de Dieu, avoir été plongés dans la mort et la résurrection de Jésus et marqués de l’onction du Saint-Esprit, qu’est-ce que cela change pour nous ?

En relisant cet évangile du baptême de Jésus dans la version de saint Matthieu, j’ai été frappé par ces mots « Dès que Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau et voici que les cieux s’ouvrirent ». Les cieux s’ouvrirent ! « Le ciel s’ouvrit », selon saint Luc. Saint Marc écrit « les cieux se déchirèrent ». Souvent, nous passons vite sur ce phénomène cosmique qui a pourtant assez impressionné les témoins pour que trois évangélistes le mentionnent. C’est vrai que la signification de la voix du Père et de la descente du Saint-Esprit sous l’apparence d’une colombe nous paraissent plus évidentes. Saint Jean ne retient quand à lui que ces phénomènes explicites. Mais l’ouverture des cieux me semble pourtant tellement parlante pour notre monde marqué par l’athéisme ou plutôt par le sentiment diffus de l’absence de Dieu. La plupart de nos contemporains disent qu’à leur avis, il y a peut-être bien un Dieu, mais il ne peut pas être connu et ce qu’il est n’a aucune incidence sur notre vie quotidienne. Je ne sais pas si c’est plus facile de penser de cette manière, mais nous entendons presque tous les jours ce genre de profession de non-foi : Il y a peut-être un Dieu dans le ciel, hé bien, qu’il y reste !

Or, l’Évangile, après nous avoir raconté la naissance de Jésus, nous apprend que trente ans plus tard, il a voulu être baptisé par Jean dans le Jourdain. Jean ne voulait pas accomplir ce rite qui, à ses yeux, était un rite de purification qui supposait une démarche de conversion et il savait très bien que Jésus n’en avait pas besoin. Mais Jésus insiste : « Il convient que nous accomplissions toute justice ». Autrement dit, c’est conforme au commandement de Dieu que Jésus soit baptisé même s’il n’en a pas besoin.

Saint Jean Chrysostome répond à la question : « pourquoi le ciel s’ouvrit-il lorsque Jésus fut baptisé ? Pour vous apprendre que la même chose arrive invisiblement à votre baptême où Dieu vous appelle à votre patrie qui est dans le Ciel et vous incite à ne plus avoir rien de commun avec la terre ; et employons tous nos efforts à vivre ici-bas comme on vit dans les cieux » (Commentaire de l’Évangile selon saint Matthieu, Homélie 12).

Dans chaque célébration du baptême, mais également, plus largement, dans tout sacrement, il y a une déchirure du ciel qui fait que nous ne vivons plus simplement sur la terre comme avant, mais déjà en quelque sorte dans le ciel auquel notre vie est destinée. Cette ouverture du ciel ne vient pas d’un acte humain, elle est le fait de l’action de Dieu. Mais Jésus, selon le plan éternel de Dieu, a associé au rite du baptême qui existait déjà avant qu’il vienne trouver Jean dans le Jourdain, cette intervention céleste, cette percée de la frontière entre le visible et l’invisible. Ainsi, par le bon vouloir de Dieu, après le baptême, chaque sacrement, sans que nous le voyions, perce une brèche dans la frontière que nous imaginons peut-être étanche entre ciel et terre, entre monde de Dieu et monde des hommes. La grâce de Dieu traverse la brèche et nous sommes ainsi appelés à vivre déjà sur la terre comme on vit dans le ciel.

C’est ce que nous appelons la vie surnaturelle. Mais nous avons besoin de relire l’Évangile pour savoir ce qu’il en est. Lorsque nous allons en pèlerinage à Lourdes, notre foi et celle des malades que nous accompagnons est ravivée parce que nous savons que devant cette grotte de Massabielle, là aussi, le ciel a été percé et la Vierge Marie est apparue à Bernadette, des paroles et de nombreux miracles ont eu lieu. De même, à Rocamadour, les pèlerins se sont multipliés depuis la découverte du corps intact de celui qu’on a baptisé alors saint Amadour, signe de la présence du Dieu invisible dans un lieu plein de beauté et de mystère où déjà l’on priait Notre-Dame depuis bien longtemps. Chaque fois que nous faisons des expériences, grandes ou petites, de cette brèche entre ciel et terre, notre foi s’en trouve ravivée et nous réalisons que, oui, la grâce de notre baptême n’est pas un discours abstrait. Car il se passe quelque chose chaque fois que nous célébrons un sacrement dans l’Église, même si nous ne voyons pas ce qui se passe.

Le baptême de Jésus nous a été raconté par tous les Évangélistes mais nous saisissons, à travers la forme même de leur récit, qu’il y a quelque chose d’impossible à raconter dans cet événement. Ils en ont gardé la mémoire mais il est impossible de faire comprendre vraiment ce qu’a été cette déchirure des cieux, cette dislocation de la frontière entre le visible et l’invisible. Cela dit, lorsque nous participons à certaines célébrations, il peut nous être donné, par grâce, de sentir à certains moments, que quelque chose d’immémorial est en train de se produire, que Dieu est à l’œuvre ici. Que nous le sentions ou pas, Dieu agit dans les sacrements. Mais il est nécessaire que nous Lui ouvrions notre cœur pour que cela nous rejoigne. Ce qui nous aide à ouvrir nos cœurs à la vie surnaturelle à laquelle nous avons été appelés par le baptême, ce sont les formes de la liturgie reçues de la tradition de l’Église, ce sont les rites et la manière dont ils sont mis en valeur, dont ils sont soignés de façon à rappeler qu’il servent à disposer nos âmes à recevoir ce qui est impossible à recevoir par les seules forces d’ici-bas.

Cela veut dire qu’il ne faut pas venir à la messe seulement parce que ça se fait ou parce que l’Église dit qu’il faut y venir. Mais bien plutôt dans la perspective de se disposer à une action de Dieu réelle et bénéfique en nous. Quand Dieu agit en nous, il fait essentiellement grandir notre foi, notre espérance et notre charité. Cela nous fait sortir de notre égoïsme, de notre désespoir et de notre paresse. Il n’est pas impossible que le tentateur cherche à nous décourager de vivre cela et nous fasse éprouver comme trop dérangeante l’action de Dieu en nous. Elle peut nous apparaître comme un combat effrayant qui remet en cause la tranquillité de nos égoïsmes, nos complaisances au désespoir, nos reposantes paresses. La foi, l’espérance et l’amour, c’est vrai, ne sont pas de tout repos, mais ces vertus sont sources de joie. Autrement dit, quand elle n’a pas dégénéré en routine et en anesthésie spirituelle, la vie sacramentelle est un chemin de remise en question et une transformation permanente. Elle est surtout le développement d’une amitié vivante avec notre Seigneur Jésus-Christ. Le Christ vivant a posé avant nous ces gestes : le baptême, le souffle de l’Esprit, la fraction du pain et le partage du vin, le pardon des péchés, la guérison des malades, le mariage et l’appel des douze apôtres. Tout cela vient de lui. C’est Lui, c’est sa vie sur terre transpercée par le ciel. Chaque sacrement nous remet en présence de Jésus qui a choisi d’habiter ces rites et qui, parce que le ciel s’ouvre à chaque fois, entre en contact avec nous de façon vivante et personnelle, unique à chaque fois. C’est une rencontre avec lui vivant, ressuscité. Une rencontre infiniment personnelle et à laquelle nous devons ouvrir nos cœurs comme les disciples d’Emmaüs l’invitant à rester avec eux car déjà le jour baissait.

Amen.

Mgr Laurent Camiade
Evêque de Cahors

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