Visite du Pape François aux institutions européennes

A Strasbourg, le 25 novembre 2014, le Pape François a prononcé deux allocutions. La première, au Parlement européen où il s’est adressé aux 28 Etats qui appartiennent à l’Union européenne. La seconde, au Conseil de l’Europe qui en rassemble 47.

Le texte ci-après est suivi de la déclaration de Mgr Alain Lebeaupin, Nonce apostolique auprès de l’Union Européenne à Bruxelles qui explique les attentes que suscite la parole du Pape sur l’Europe, ainsi que sa mission de Nonce et ses enjeux.

Décryptage par Dominique Chassard, Service National de la Mission Universelle de l’Eglise (SNMUE)

La visite d’un pape aux institutions européennes implantées à Strasbourg n’est pas à proprement parler un événement inédit. Jean-Paul II s’était adressé, le 8 octobre 1988, aux parlementaires du Conseil de l’Europe et avait rencontré les membres de la Commission européenne des droits de l’homme et de la Cour européenne. Sa venue avait été couplée avec une visite pastorale qui l’avait également conduit à Metz et Nancy. Le 25 novembre 2014, le Pape François consacrera exclusivement son déplacement à l’Europe, celle des 47 Etats qui font partie du Conseil de l’Europe mais aussi et surtout celle des 28 qui appartiennent à l’Union européenne.

Ce voyage revêt sans doute une forte portée symbolique en cette année où l’on commémore le centenaire de la Grande Guerre et le cinquantenaire des événements qui ont amené, sur le sol européen, la fin du 2e conflit mondial mais il va bien au-delà : c’est la première fois que le Souverain Pontife s’adressera aux représentants de l’organisation qui a vu le jour en 1957 à Rome et qui joue désormais un rôle central dans l’organisation et le développement du continent. En rencontrant les membres du Parlement européen, il veut souligner et consacrer la place que tient cette Assemblée dans l’avenir de l’Europe et sa responsabilité dans le destin des 500 millions d’habitants de l’Union Européenne, et plus largement des 800 millions d’Européens.

Il ne s’agit pas pour autant de minimiser le rôle que joue encore aujourd’hui le Conseil de l’Europe dans la marche du continent vers plus de démocratie, de sécurité juridique et de respect des droits de l’homme. Depuis des décennies cette organisation qui réunit l’ensemble des Etats européens (y compris donc la Russie, mais à l’exception du Belarus, reconnu toutefois comme « candidat ») est présente dans tous les domaines où apparaît la nécessité de définir des règles et des normes communes et de lutter de manière concertée contre des actes et des pratiques contraires à la dignité humaine : charte sociale européenne, conventions sur la protection des minorités nationales, la corruption, la traite des êtres humains, le blanchiment d’argent, convention sur les droits de l’homme et la biomédecine, pour ne citer que quelques-uns des textes élaborés et adoptés par l’organisation, auprès de laquelle le Saint-Siège a un statut d’observateur (comme les Etats-Unis, le Canada et le Japon) et entretient une mission permanente.

Les racines chrétiennes de l’Europe

Lorsque Jean-Paul II était intervenu en 1988 devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (qui ne comptait alors que 21 membres), il avait d’abord rappelé ce qui constitue l’identité commune des Européens et insisté sur le rôle joué par le christianisme pour la forger. Il avait ensuite réaffirmé « la valeur inestimable de la personne humaine » et insisté sur sa « conscience irréductible aux conditionnements qui pèsent sur elle, source de choix fondamentaux et lieu d’une liberté responsable ». Il avait enfin évoqué dans le détail plusieurs thèmes qui lui tenaient particulièrement à cœur : la famille (inquiétude devant les risques de déstabilisation et de désagrégation et appel à la « considérer plus nettement comme un sujet de droit », les questions biologiques et médicales (affirmation de la nécessité de « placer des bornes d’ordre éthique à l’action de l’homme sur l’homme », condamnation des « processus biogénétiques qui viennent à briser la filiation naturelle »), le travail et l’emploi, la formation et l’éducation de la jeunesse, la préservation du patrimoine culturel de l’Europe.

D’autres thèmes, passés depuis au premier plan, n’avaient en 1988 pas été évoqués par le Pape : les dérives du système financier international, l’exploitation sans retenue des ressources naturelles, l’accélération des flux migratoires, par exemple. Mais il en existe bien d’autres qui donnent à l’intervention, sans précédent cette fois, d’un chef de l’Eglise devant le Parlement de l’Union européenne, une signification particulière. D’abord parce que l’ancien archevêque de Buenos Aires est le premier pape non européen. Il était important pour lui de répondre à ceux qui pouvaient s’inquiéter d’une sensibilité plus orientée vers le monde anglo-saxon et latino-américain que ses prédécesseurs. En se rendant spécialement à Strasbourg, le pape François rappelle où se situe le centre de gravité historique de l’Eglise catholique. Il marque la signification qu’il attache, dans la propagation du message évangélique, à la construction européenne dans le contexte de la mondialisation. Il prend également acte de la place que tient aujourd’hui sur le continent l’Union européenne élargie à 28 pays et dont les compétences ont été redéfinies et précisées par le traité de Lisbonne. Il prend du même coup ses distances avec les détracteurs des institutions de Bruxelles et les partisans d’une renationalisation de certaines attributions communautaires. C’est un message de confiance qu’il entend adresser envers la capacité de l’Union à surmonter les crises actuelles qu’elles soient d’ordre politique, économique ou social. Les circonstances s’y prêtent : tensions autour de l’Ukraine, conflits au Moyen Orient et en Afrique, terrorisme, le tout sur un fond de stagnation économique et de progression du chômage. Le Parlement européen qui partage ses sessions entre Bruxelles et Strasbourg a désormais un pouvoir de codécision, conjointement avec la Commission et le Conseil, dans un certain nombre de domaines. La procédure prévue dans le traité de Lisbonne de nomination des membres de la Commission lui donne la possibilité de rejeter des candidatures ainsi que le droit de confirmer ou non l’investiture de son Président. Son intervention est devenue obligatoire dans des pans entiers de la législation communautaire.

Une Europe pour la justice et la liberté

Il ne s’agit pas à ce stade d’entrer dans le détail du message que pourrait délivrer le Saint-Père à Strasbourg mais on peut aisément en avoir une idée en ayant à l’esprit de précédentes prises de position et notamment l’exhortation apostolique « Evangelii Gaudium » de novembre 2013. Son chapitre 4 « la dimension sociale de l’évangélisation » reprend toutes les questions de société et d’éthique individuelle et familiale auxquelles doit répondre l’Eglise du XXIe siècle. L’Europe n’est certes pas la préoccupation centrale de ce document mais il fait écho à un autre texte sur les finalités de la construction européenne adopté par la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (COMECE) en janvier 2012. Ce texte précise les critères et objectifs auxquels doit se conformer une économie sociale de marché et rappelle la responsabilité des Etats et de l’Union européenne dans la construction d’une communauté qui ne soit pas seulement orientée vers la croissance économique et l’augmentation de la production et prisonnière du carcan de la libre concurrence.

C’est en s’appuyant sur cette déclaration que le Président de la COMECE, le cardinal Reinhard Marx, vient de présenter les 5 défis que doit relever une Europe donnant son sens aux exigences de justice et de liberté :

- Le chômage des jeunes ;
- La crise actuelle, économique et sociale ;
- Les évolutions démographiques ;
- Les mouvements migratoires ;
- Le commerce des êtres humains.

Sur tous ces points la mission de l’Eglise, souligne l’archevêque de Munich, est de préciser le sens et de tracer les contours de la voie dans laquelle les 28 se sont engagés pour qu’elle s’inscrive dans le cadre du message évangélique.

Le voyage du Pape, alors que l’Europe aborde une nouvelle étape de son histoire avec le renouvellement complet de son équipe dirigeante et peu de temps après la prise de fonction du nouveau Parlement, intervient au bon moment et va bien au-delà du symbole.

Dominique Chassard
Service National de la Mission Universelle de l’Eglise (SNMUE)

Déclaration de Mgr Alain Lebeaupin, Nonce apostolique auprès de l’Union Européenne à Bruxelles

Que suscite la venue du pape François au Parlement européen ?

Le Pape a accepté l’invitation du Président Schulz. Elle a été lancée dès son installation, avec le soutien de Monsieur Barroso, Président de la Commission européenne jusqu’à début novembre. Les trois présidents avaient manifesté au Saint-Père leur désir de voir le Pape visiter les institutions européennes [Conseil européen, Parlement européen et Commission européenne, NDLR]. Cette visite est très attendue. Le Pape est extrêmement populaire au niveau du Parlement européen. Beaucoup se demandent ce qu’il va dire sur l’Europe. Il y a un grand intérêt, en même temps une curiosité et une très grande bienveillance de la part des parlementaires, en général. Je n’ai rien entendu de négatif.

Beaucoup s’interrogent sur ce qu’un Pape non-européen peut dire sur l’Europe. Le Pape est le chef de l’Eglise catholique, qui est universelle par définition. Et par conséquent, la vision que le Pape a de l’Europe dépasse son point de vue personnel. C’est celle de l’universalité, de la place de l’Europe dans le monde, de ses responsabilités.

En quoi consiste votre mission auprès de l’UE ?

Les relations diplomatiques entre l’Union Européenne et le Saint-Siège ont été établies en 1970. D’ailleurs, le Nonce est le doyen du personnel diplomatique accrédité auprès de l’UE. Il s’agit d’une nonciature apostolique, non pas une Mission d’observation : cela n’a rien à voir avec ce qui est à New York, à Genève ou à Strasbourg auprès du Conseil de l’Europe qui est une institution internationale. L’UE est une union d’Etats. Ce n’est pas du tout la même chose. Ma mission est d’établir beaucoup de relations, avec les différentes institutions de l’UE et à différents niveaux – commissaires, directions générales – soit avec le Conseil européen, présidé par M. Van Rompuy, soit avec le Parlement européen de M. Schulz. Nous traitons un certain nombre de questions. Certaines concernent à la dimension intra-européenne : tout ce qui va dans la construction de l’intégration européenne et du projet européen, comme institution définie par le Traité de Lisbonne présentement mais aussi comme ce désir d’intégration européenne. Nous suivons beaucoup ce qui peut être décidé ici et qui touche à la compétence de l’UE. De nombreuses questions de société n’en relèvent pas mais sont de compétence nationale. Mais il y a des sujets de dimension sociale et économique pour lesquels, en tant que représentant du Saint-Siège, j’ai l’occasion de pouvoir échanger et de rappeler la « centralité » de la personne humaine dans l’économie et dans l’ensemble de la structure sociale. Depuis le Traité de Lisbonne, l’UE mène une action à l’extérieur de ses frontières extrêmement importante : aide au développement, aide humanitaire et dans les processus de paix dans les différentes parties du monde. Bien entendu, je suis particulièrement en relation avec le service extérieur de l’Union européenne. Nous partageons idées et préoccupations.

Ma fonction est une fonction diplomatique classique, semblable à celle du Nonce apostolique en France dans ses relations avec les autorités françaises. Il n’est pas nécessaire que tout soit sur la place publique. Mais il est très important que l’Union européenne se rende compte de ce qu’est l’Eglise. Pour l’aspect « affaires intérieures » de l’UE, je travaille en étroite collaboration avec le COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté Européenne) où sont représentés tous les épiscopats des Etats membre. Cela me permet de montrer aux institutions européennes que l’Eglise est fortement présente dans l’Union européenne même. Elle a des structures au niveau de l’éducation, de la santé, de l’aide sociale, par exemple. On s’en rend bien compte en cette période de crise où dans certains pays, comme l’Espagne, les structures caritatives ecclésiales jouent un grand rôle. L’Eglise est directement en contact avec le peuple européen. Quelques fois, on pense que l’Eglise a perdu une certaine audience, par rapport à il y a 50 ans ou 60 ans. Beaucoup de choses ont changé sur ce plan là en Europe. Mais il demeure important pour l’Union européenne de se rendre compte que les Eglises et les confessions religieuses ont un rôle extrêmement important pour le peuple européen. Le Parlement européen représente les peuples européens. L’Eglise catholique aussi est présente sur le terrain, à travers les croyants. C’est ça qui est très important.

Et lorsque l’on parle d’action extérieure, c’est la même chose. Le Saint-Siège entretient un réseau diplomatique très important, notamment en Afrique – j’ai été Nonce au Kenya pendant 8 ans – où la réalité ecclésiale est très forte. Sur l’aide au développement ou l’aide humanitaire, nous pouvons partager des préoccupations communes.

Quel bilan personnel faites-vous après deux ans dans cette mission ?

J’ai établi beaucoup de contacts personnels. Dans cette mission, je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup de préoccupations communes, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur. Par conséquent, il existe un souci des deux côtés, soit du Saint-Siège soit de l’Union européenne, d’améliorer les relations car il y a beaucoup de choses sur lesquelles nous pouvons collaborer et aider à faire en sorte que la société européenne actuelle corresponde un peu plus aux valeurs véritables de l’Europe.

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